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Ecoutez ceux qui savent


Arnaud Danjean, 44 ans, est député européen Les Républicains. Spécialiste des questions internationales et de défense, il est proche d’Alain Juppé. Avant d’entrer en politique, il a servi au sein de la DGSE, en particulier dans les Balkans.

L’émotion. La compassion. L’indignation. La colère même. Ce sont bien sûr d’abord des sentiments qui se bousculent et s’imposent comme une évidence tragique après les effroyables attentats de Paris. Mais l’acte politique qu’est une action terroriste nous oblige très vite à aller au-delà de ces sentiments. Il nous faut analyser et réagir. Vite.

Nous sommes donc en guerre. Bien entendu, puisque tuer des dizaines de civils avec des armes de guerre et le faire au nom d’une « cause », c’est un acte de guerre. Donc va pour la déclaration de guerre. Mais on sent bien en prononçant ces mots forts qu’ils n’épuisent pas le débat et les doutes. En guerre, selon cette logique, ne l’étions-nous pas déjà depuis janvier ? Et ne l’étions-nous pas depuis Londres (56 morts en 2005) ? Ne l’étions-nous pas depuis Madrid (191 morts en 2004) ? Ne l’étions-nous pas depuis Casablanca (41 morts en 2003) ? Ne l’étions-nous pas depuis septembre 2001 ? Ne l’étions-nous pas depuis l’été 1995 et les attentats parisiens ?

Guerre asymétrique. La surprise avec laquelle nous semblons redécouvrir tout au long de cette tragique année 2015 l’implacable réalité géopolitique de la guerre asymétrique que nous a déclarée depuis plus de deux décennies l’islamisme radical est inquiétante. Il fut un temps pas si lointain où la France se prévalait, auprès des pays qui « découvraient » le terrorisme sur leur sol, d’une solide expérience, éprouvée dans les attentats des années 1980-1990.

Cette primeur avait conduit à un arsenal légal et des dispositifs opérationnels précurseurs et faisant référence chez tous nos partenaires. Au point de nous croire infaillibles ? En tout cas de ne peut-être pas mesurer combien l’ampleur de la menace – plus que sa nature qui n’a guère évolué – nous oblige désormais à changer de dimension.

Cette nouvelle dimension est-elle donc la guerre, la fameuse guerre totale, impitoyable, d’anéantissement, d’éradication que tous déclarent depuis 48 heures ? La formule est puissante, elle rassure et correspond à une aspiration légitime. Elle semble être le seul prolongement logique de la vague d’émotion. Prenons toutefois garde à ce que la vague d’émotion ne nous conduise pas au naufrage stratégique. Naïveté ou scrupules excessifs et inadaptés à l’urgence d’une réponse forte à apporter à l’angoisse de nos concitoyens ?

Il suffit pourtant de revenir sur le traumatisme américain de septembre 2001 et ses conséquences. Faute de stratégie, faute de bonne analyse du phénomène terroriste et des priorités de la menace, l’Amérique a lancé la « guerre globale au terrorisme ». Et s’est vite fourvoyée. Dans l’aventure irakienne certes. Mais aussi là où elle avait pourtant le plus de légitimité et d’efficacité. En Afghanistan, Talibans et al-Qaïda ont été balayés militairement en moins de deux mois. Puis nous nous sommes enlisés pendant 14 ans avec 150 000 troupes au sol. Pour voir en 2015 revenir les Talibans et les groupes terroristes que nous avions soi-disant éradiqués.

Ces précédents doivent nous amener à bien réfléchir comment nous allons mener la guerre à l’Etat islamique. La coalition militaire la plus large possible doit certes se mettre en place. Des succès sont d’ailleurs visibles, et cela n’est sans doute pas étranger à la stratégie d’exportation spectaculaire de la terreur par Daech. Quand un groupe terroriste est bousculé dans son sanctuaire, il frappe dans la profondeur de son ennemi. Au Sinaï, à Paris, à Beyrouth…

En première ligne. Donc oui, l’action militaire peut amoindrir l’EI, peut-être même le détruire. Mais cette conviction stratégique ne doit pas nous exonérer de deux réflexions : tactiquement, qui peut et doit mener ces opérations ? Que nous les soutenions, très bien. Mais devons-nous, et surtout pouvons-nous, alors que nos moyens sont contraints et déjà largement mobilisés en Afrique, être en première ligne ? Les pays de la région ont une responsabilité écrasante et nous serions bien inspirés de rappeler à certains de nos si généreux clients commerciaux que la priorité est moins de bombarder les milices chiites du Yémen que de frapper l’Etat islamique…

Et ceci nous amène sur la deuxième variable de la guerre à mener : quid de l’après ? Dans cette région en pleine recomposition tectonique – avec des lignes de fracture béantes que Daech n’a pas créées mais qu’il exploite avec opportunisme – sans planification diplomatique, humanitaire, politique élaborée, « l’éradication » militaire de ces barbares ressemblera à celle des talibans. Une grave illusion nous condamnant à être les Sisyphe de l’interventionnisme…

Quelle articulation du pouvoir et des communautés en Syrie et en Irak, quid de la rivalité entre l’Iran et les pays du Golfe ? Vouloir mener la guerre en Irak et en Syrie contre ceux qui nous menacent, c’est accepter en pleine connaissance de cause d’avoir à trancher aussi – surtout ! – ces questions, causes profondes de l’instabilité sur laquelle Daech prospère. L’équation de l’intervention militaire comporte des inconnues rendant l’exercice un peu plus complexe que certaines déclarations martiales le laissent penser à nos compatriotes légitimement avides d’action décisive.

Effort qualitatif. Et puis il y a le « front » intérieur de cette fameuse guerre. Celui sur lequel sont tués le plus de Français aujourd’hui. Car même l’éradication hypothétique de l’EI au Levant n’annulerait pas la menace. Les foyers d’instabilité demeureront ailleurs (Libye, Sahel, Corne de l’Afrique, Asie centrale…) et les radicaux vivant sur notre sol seront toujours là. La plasticité géographique et opérationnelle est bien une caractéristique essentielle du terrorisme. La seule réponse efficace repose donc dans nos capacités de renseignement, de police et de justice. Un effort quantitatif ainsi qu’une adaptation de notre arsenal législatif est indispensable dans tous ces secteurs.

Mais l’adoption de lois, le recrutement d’agents et les ajustements d’organigramme, auxquels nous sommes si attachés en France au point de penser qu’une case administrativement remplie dans une structure résout instantanément le problème, ne suffisent pas. L’effort qualitatif est primordial. Qualité des affectations, dans les Services comme dans la justice. Qualité des personnels et de leur formation. Culturelle, linguistique, opérationnelle. L’antiterrorisme n’est ni de la « simple » anticriminalité, ni de la « simple » analyse géopolitique ou phénoménologique. Mais il ne peut se passer ni de l’une ni de l’autre pour comprendre les réseaux, hiérarchiser les priorités et, finalement, neutraliser la menace.

La qualité, c’est aussi la fluidité des échanges, des procédures et des modes opératoires entre tous les acteurs de la chaîne antiterroriste. Elle n’est évidemment pas suffisante et la mobilisation n’est pas assez large. Prés carrés institutionnels, rivalités politico-administratives, lourdeurs bureaucratiques… Ces maux peu quantifiables pèsent au quotidien sur notre appareil de sécurité au moins autant que les contraintes du cadre légal dans lequel doit s’inscrire la lutte antiterroriste.

Enfin, il y a la société. Première victime du terrorisme, elle est sa caisse de résonance. Dialectique terrible dans laquelle le traumatisme de la victime et l’expression d’indignation qui en découle sont aussi les marques de réussite de l’action criminelle. De ce point de vue, nos mobilisations spontanées, très émotionnelles, cachent de plus en plus mal notre impuissance collective à considérer la menace terroriste à sa juste mesure. Ce que nous glorifions comme des sursauts civiques, admirables par ailleurs, trahissent une vulnérabilité psychologique qui n’échappe pas à nos bourreaux. Il ne s’agit pas de se résigner ou d’être fatalistes.

Mais le combat contre un ennemi dont l’émotion, la stupeur, l’effroi sont les principales armes demandera aussi une capacité à ne pas prêter excessivement ce flanc. Essayons de ne pas découvrir fébrilement à chaque tragédie que le terroriste vit de la terreur qu’il provoque… Les sociétés qui parviennent à ce degré de résilience, qui est tout sauf une accoutumance passive, sont aussi celles qui luttent le plus implacablement contre le terrorisme.

Le chantier est immense, complexe, long. Les déclarations de détermination, de mobilisation et d’unité sont bienvenues et nécessaires. L’action doit désormais être conduite fermement mais sans perdre la mémoire, sans perdre nos valeurs et sans perdre notre sang-froid. 

Une réponse à “Ecoutez ceux qui savent

  1. Plus que de nouvelles lois, nous avons besoin de moyens, humains surtout, et matériel (encore trop souvent). Une caméra voit mais ne réfléchit pas, un « patrouilleur », si !
    Des lois, nous en avons en suffisance et en adéquation. Il « suffit » juste de se rappeler qu’elles existent … ce qui exige de la compétence plus que des effets d’annonces, du personnel pour les faire appliquer, des locaux, des équipements.
    Et du « personnel politique » un peu plus avisé avant de parler.

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